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Groupes de niveau ou groupes de besoin ?

La bataille sémantique qui a eu lieu au printemps 2024 entre la ministre française de l’Éducation nationale, Nicole Belloubet, et le Premier Ministre, Gabriel Attal, semble bien minime par rapport à la révolution dans l’organisation et la philosophie de l’école française, planifiée pour septembre 2024 dans les classes de français et de mathématiques de 6e et 5e.

Alors que la dénomination « groupes de niveau » peut être perçue comme stigmatisante pour les élèves des groupes de faible niveau, « groupes de besoin » met plus l’accent sur des besoins différents des élèves, amenés à évoluer, et donc sur une organisation qui permet aux enseignants d’y répondre au mieux. Les groupes de besoin désignent souvent une organisation ponctuelle à l’intérieur de la classe pour un cours donné, ce qui est toutefois différent de ce qui est proposé pour la rentrée prochaine.

Il est intéressant de regarder l’histoire des groupes de niveau en Angleterre. Dans les années 1940-50, les groupes de niveau y devinrent la norme mais, dans les années 60, des études mirent en évidence la surreprésentation des élèves des couches sociales les plus modestes dans les groupes de niveau les plus faibles ainsi que la tendance des écoles à confier ces groupes de niveau plus bas aux enseignants les moins expérimentés. Les études ne montraient de plus aucun bénéfice de cette organisation en groupes de niveau sur le niveau général des élèves. En phase avec le changement de mentalité de la fin des années 60 et du début des années 70, les préoccupations de justice sociale au sein de l’école devinrent prédominantes et les groupes de niveau furent peu à peu abandonnés. Ils revinrent finalement en force à la fin des années 80 avec notamment la mise en concurrence des écoles et donc la compétition des écoles pour attirer les bons élèves, sachant que les groupes de niveau leur sont favorables. C’était aussi l’époque du néolibéralisme de Thatcher, basé sur l’individualisme, la liberté de choix et la compétition.

Néanmoins, les études continuent à montrer que les groupes de niveau ne relèvent pas le niveau général des élèves. Au mieux, ils permettent aux élèves les plus forts de devenir encore plus forts aux dépends des moins forts et, au pire, ils n’ont que des effets négatifs sur les plus faibles sans aucun effet sur les plus forts. Ces résultats peuvent paraitre contre-intuitifs. En effet, avec une classe plus homogène, l’enseignant.e peut mieux répondre aux besoins de tous les élèves et ces derniers devraient donc progresser plus. Mais cela est sans compter sur la complexité des êtres humains et l’importance majeure des relations humaines et de la psychologie dans l’apprentissage.

Les différentes études montrent par exemple l’effet délétère d’être dans un groupe de bas niveau sur la confiance en soi et la représentation de soi des élèves, les conduisant à baisser les bras plus rapidement. Être dans le groupe des forts peut aussi générer des difficultés, notamment chez les filles les plus fortes, en raison de la forte pression de réussite dans ces groupes (les filles étant en général élevées différemment des garçons – mais c’est encore une autre question…).

Le fait même d’être dans une classe homogène est problématique pour beaucoup d’élèves qui ne peuvent ni être aidé.es par des camarades, ni les aider à leur tour. De nombreuses études ont aussi mis en évidence l’impact positif pour des élèves plutôt faibles d’être entourés de bons élèves, ces derniers étant des exemples positifs d’envie d’apprendre et d’application aux études.

Le manque d’efficacité des groupes de niveau vient aussi, semble-t-il, d’une attitude différenciée, parfois inconsciente, des enseignant.es en fonction du niveau des groupes auxquels ils enseignent. Alors qu’il est facile de stimuler les meilleur.es élèves, le piège est de manquer d’ambition avec les groupes de plus bas niveau et de finir par se contenter de maintenir une certaine médiocrité, sans jamais pousser les élèves à aller plus loin.

Les nombreuses études semblent donc indiquer que les groupes de niveau ne permettent ni d’offrir une égalité des chances à tous, au cœur de l’idéal de l’école publique républicaine, ni de relever le niveau général des élèves. Il est en tout cas assez perturbant de lire un article récent qui plaide pour l’abandon de la pratique des groupes de niveau alors que la France décide de l’adopter (voir Alam & Mohanty 2023). Mais on peut espérer que, pour le moins, cette mesure permettra de remettre de la mixité sociale dans les écoles publiques.

Si gommer les inégalités sociales par l’éducation est un bel objectif, auquel je m’attèle moi-même dans ma vie professionnelle, il est essentiel de se rappeler que la source du problème est la pauvreté elle-même. De nombreux travaux de recherche ont mis en évidence de larges différences dans le développement cérébral des enfants dans les premières années de leur vie en fonction de leur milieu social (voir Rakesh, D., Zalesky, A., & Whittle, S. 2022). Toutes les mesures visant à lutter contre la pauvreté contribuent donc à l’égalité des chances.

Bibliographie

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